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Roland Petit

  • Entretien avec Leslie Caron 1/4

    (entretien réalisé en juin 2003)

    M. Laurent : Vous avez commencé la danse avec Roland Petit?

    Leslie Caron : Oui j’ai commencé aux Ballets des Champs-Elysées en 1947. J’avais 16 ans, et tout de suite il m’a confié un petit rôle solo. J’étais seule sur scène pour la première fois, pendant trois minutes pour le ballet d’ouverture. Ce qui était incroyable pour une gamine de 16 ans. Les costumes étaient de Christian Dior, la musique de Sauguet. Le ballet s’appelait  Treize danses, c’était charmant. Moi j’étais le clown, Auguste. Je dansais une fois le numéro, seule, et ensuite se joignait à moi une danseuse très jolie, encore plus jeune, elle avait 14 ans. Elle est devenue très célèbre depuis, en étant danseuse étoile chez Balanchine. C’était Violette Verdi. Elle a été plus tard directrice des ballets de l’Opéra. Les costumes de Dior étaient exquis. On a eu un grand succès [rires]. J’ai appris d’autres rôles et l’année suivante je suis devenue première danseuse. J’ai dansé avec le grand danseur Jean Badilé dans un ballet qui s’appelait La rencontre, en fait la rencontre de Œdipe et le Sphynx. Encore une fois musique de Sauguet ; les costumes et les décors étaient du grand Christian Bérard. Ca a été un succès foudroyant. J’étais sur la couverture de Paris Match. Gene Kelly était dans la salle le soir de la première. Un an plus tard il est revenu à Paris pour faire des essais avec moi dans l’idée de me prendre comme partenaire pour Un Américain à Paris. Pour ma part, je n’étais pas intéressée par le cinéma. J’étais très contente dans les Ballets des Champs-Elysées. On faisait des tournées toute l’année, c’était amusant et très chaleureux. On allait dans les capitales du monde entier. J’ai promptement oublié l’offre de Gene Kelly. Je ne le connaissais même pas, je ne l’avais jamais vu au cinéma. C’est Eddy Constantine qui nous a rapprochés. Eddy était américain et sa femme Hélène Constantine, était dans la même loge que moi.

    M. Laurent : Hélène Constantine était dans le spectacle ?

    Leslie Caron : Hélène Constantine était danseuse, elle doit encore être professeur. Eddy a donné à Gene Kelly mon numéro de téléphone. On a fait les essais et quinze jours plus tard j’ai eu un coup de fil de la personne qui se proposait d’être mon agent et qui m’a dit : « Vous partez dans trois jours. Ils vous ont acceptée, ils veulent que vous soyez la vedette de cette grande comédie musicale, la plus importante de l’année chez la Métro Goldwyn Mayer et la partenaire de Gene Kelly ». On ne peut pas refuser ça ! Alors je suis partie au bout de trois jours, pas vraiment le bonheur au cœur. C’était pour moi un énorme déchirement, je quittais mes camarades, je ne savais pas où j’allais. Je suis partie avec ma mère parce que j’étais mineure. Elle est restée un mois. A 18 ans, je ne connaissais pas les Etats-Unis. On a commencé les répétitions. On travaillait beaucoup, je faisais la barre le matin, ensuite on répétait jusqu’au déjeuner. Après une pause d’une heure, on revenait, je refaisais la barre pour ne pas me claquer les muscles, et puis on répétait à nouveau. C’est vers 3 heures de l’après-midi que Gene venait nous voir. Je disais à Gene : « Bon, ça y est, je vais rentrer ». Il me disait : « Ah non, ici c’est comme à l’usine ! On pointe ».

    M. Laurent : Vous continuiez la danse tout en préparant le film ?

    Leslie Caron : Naturellement il fallait garder l’entraînement. Il n’est pas possible de danser sans entraînement.

    M. Laurent : Au départ, il avait espéré que le film soit tourné à Paris, mais il n’a pas eu d’autorisations.

    Leslie Caron : Non, la MGM aimait pouvoir tout contrôler.

    M. Laurent : Donc le projet s’est reporté en studio.

    Leslie Caron : Oui, comme tout se faisait en studio, on reconstituait la Seine à Paris. Il y avait des toiles peintes extraordinaires. Il y avait un numéro au bord de la Seine. Voilà comment nous procédions : d’abord, nous avions une longue répétition de deux à trois mois où Gene créait tous les numéros des ballets. Il avait fait engager toute une troupe et nous avions un professeur de danse assez connu, Panaïev. Il venait tous les matins donner un cours et ensuite on répétait. On a fait ça numéro après numéro pendant à peu près trois mois. Ensuite on s’est arrêtés de danser pour filmer les scènes avec dialogue. On a tourné pendant un mois environ. On s’est arrêtés à nouveau. La remise en forme a pris une semaine, ensuite on a fait les numéros les uns après les autres. A chaque fois le décor était monté et peint pendant qu’on répétait. Avec l’éclairage et les rails pour les caméras, tout cela représentait une énorme machine.

    M. Laurent : La mise en scène était de Vincente Minnelli, mais vous aviez surtout affaire à Gene Kelly ?

    Leslie Caron : Vincente Minnelli était adorable et très timide, mais ce n’était pas quelqu’un de très communicatif. Donc Gene se sentait responsable de moi et me guidait beaucoup, même dans la comédie. C’était sauve-qui-peut pour moi car je ne connaissais pas le métier. Je ne savais pas jouer la comédie et la caméra m’intimidait effroyablement. Une fois la prise de vue terminée, le décor était détruit. On en remontait un autre et, pendant ce temps, on travaillait le numéro suivant pour le tourner, et ainsi de suite.

    M. Laurent : Est-ce que vous sentiez que c’était un film important ?

    Leslie Caron : Non, pas vraiment. J’essayais de survivre à travers ce film. J’ai été extrêmement malade. Aujourd’hui, on arrêterait le tournage pendant un mois au moins. Pendant près d’un mois, j’ai tourné un jour sur deux ; passant le reste du temps couchée. Et puis je ne savais pas jouer la comédie, et je ne parlais pas vraiment l’anglais. C’était très lourd à porter pour une débutante mais j’ai tenu le coup durant les huit mois de la durée du film. Je ne peux pas dire que j’ai aimé tourner ce film, non. Ca a été vraiment un moment très dur. On me faisait des piqûres, quelques fois deux fois par jour, pour me redonner des forces. Je suis arrivée en Amérique très anémiée à cause des suites de la guerre. On avait encore des tickets, on mangeait très mal.

    M. Laurent : Vous viviez à Paris à la fin de la guerre ?

    Leslie Caron : Oui, et en 1950, on avait encore des restrictions très dures, on mangeait très mal et très peu. Il n’y avait pas de viande, pas de beurre. Tout ce qui donne des forces manquait, alors je suis déjà arrivée assez faible [rires] et j’ai fait le plus gros film de l’année. Mais je ne m’apitoyais pas sur mon sort. Et puis, il faut beaucoup de courage pour être danseuse. Quand j’étais sur scène avec Roland Petit, dans les Ballets des Champs-Elysées, nous n’avions aucune protection sociale. Ceux qui avaient des parents à Paris aidaient ceux qui étaient des étrangers et qui avaient des problèmes. S’ils ne dansaient pas, s’ils étaient malades, on ne les payait pas.

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