2017

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Louis Malle

  • Entretien avec Leslie Caron 4/4

    M. Laurent : Le film avec François Truffaut en 1974 marquait votre retour en France. Comment cela s’est-il produit?

    Leslie Caron : François et moi avions un grand ami commun, Jean Renoir. J’étais très proche des Renoir, j’ai connu Jean et Dido Renoir en 50. Ils étaient un peu mes parents là-bas, on était très proches. Jean m’a beaucoup conseillée. Au bout d’un moment il m’a vraiment été très difficile de mener les deux carrières de front : la comédie et la danse, alors je lui ai demandé son avis. Je lui ai dit : « Il y a un espèce de conflit en moi entre la danseuse et l’actrice, je n’arrive pas à tenir les deux, il faut que je décide quoi faire et je ne sais pas ». Il m’a dit : « Leslie, je ne sais pas si vous êtes une bonne danseuse mais je crois que vous êtes une actrice », et il a décidé de m’aider, il a écrit une pièce pour moi, que nous sommes venus faire à Paris, Orvé avec Paul Meurisse et Bussières. C’était au Théâtre de la Renaissance, une expérience assez fabuleuse.

    M. Laurent : C’était un intermède alors que vous étiez encore aux Etats-Unis ?

    Leslie Caron : Oui, ils m’ont accordé quelque chose comme trois ou quatre mois de battement. C’est pour ça que mon contrat a duré neuf ans plutôt que sept. Donc par Renoir, je voyais Truffaut chaque fois qu’il venait à Los Angeles. Il était très proche de Jean Renoir, d’ailleurs il l’a aidé dans ses dernières années. Il venait deux fois par an et il lui présentait toujours ses nouveaux films. C’était une relation père-fils, c’était très touchant.

    M. Laurent : Il faisait déjà du cinéma lorsqu’il [Truffaut] venait à Hollywood?

    Leslie Caron : Oui, il allait dans un très grand hôtel. Il adorait venir à Hollywood. Il allait au Bel Air Hôtel et il aimait jouer à la star de cinéma. Il louait une voiture et il allait rencontrer les grands cinéastes passés. Il s’intéressait à ceux qu’on avait oublié. Il faisait tout un parcours nostalgique. Hollywood oublie très vite celui qui n’a pas fait de film l’année précédente. Lui, au contraire, il faisait des interviews et il rencontrait leurs enfants puis il continuait les relations avec les enfants après. Je le voyais à chaque fois qu’il venait. Warren Beatty voulait faire Farenheit [Farenheit 451] alors j’ai rencontré François, on a déjeuné ensemble tous les trois. François lui a dit : « Si vous voulez faire un film avec Leslie, voici un scénario épatant que j’ai lu, que je ne peux pas faire et je vous suggère d’aller l’acheter ». Warren est parti en avion pour New York et l’a acheté. C’était Bonny and Clyde (…) François voulait me faire un beau cadeau, mais il était très pudique. J’ai passé beaucoup de soirées avec lui, de déjeuners, de dîners. Il m’emmenait au cinéma aussi, il faisait mon éducation et il me disait : « Moi, j’écris des films avec des scènes de trois pages, toujours trois pages. Pourquoi ? Parce que les scènes sont bien prévues, sans le scénario, mais les dialogues, je les écris les week-ends et je n’ai pas le temps d’écrire plus de trois pages et l’acteur n’a pas le temps d’apprendre plus que trois pages donc… »

    M. Laurent : C’était quelqu’un de pratique.

    Leslie Caron : Ah, très pratique, oui ! Il faisait des scénarios comme ça, et ça avait du rythme, c’était rapide. Et par ailleurs, il me disait : «  Celui que j’admire le plus c’est Bergman. Il fait un film avec cinq scènes de vingt pages chacune, approfondie, avec une progression magnifique, c’est très beau ». Et pourtant, pour moi, il a écrit une scène… c’est peut-être pas vingt mais en tout cas au moins douze pages.

    M. Laurent : Dans ce film ?

    Leslie Caron : Oui ! Alors j’ai senti qu’il me faisait là un beau cadeau. Mais je n’ai jamais pu découvrir qui je jouais.

    M. Laurent : Le personnage qu’il vous faisait jouer, c’était quelqu’un de son entourage ?

    Leslie Caron : Oui ! Et maintenant que j’ai très bien connu sa femme, Madeleine Morgenstern, je crois que c’est un amalgame de Madeleine et de Catherine Deneuve, ou peut-être Madeleine et Jeanne Moreau. Ce sont les deux ou trois femmes qu’il a le plus aimées avant Fanny Ardant naturellement. Mais il n’a jamais voulu répondre à ma question : « Qui est-ce que je joue ? ». Il se dérobait.

    M. Laurent : C’était peut-être de la pudeur ?

    Leslie Caron : Pudeur, oui, François était très cachottier.

    M. Laurent : La gentillesse était-elle un de ses traits de caractère?

    Leslie Caron : Ah ! C’est beaucoup plus que ça. Il y avait une profonde humanité, ce n’était pas de la gentillesse. Il était rapide dans les rapports, les choses ne traînaient pas avec lui. Il n’y avait pas de sentimentalité ! Une conversation était finie, c’était un serrement de mains puis il était parti. Mais il y avait un cœur très douloureux, qui avait beaucoup souffert et qui comprenait l’abandon. On a découvert à sa mort qu’il y avait un certain nombre d’orphelins qu’il protégeait. Il y a eu Jérôme Tonnerre qui a révélé cela dans un livre. Jérôme Tonnerre était un gamin très malheureux qui avait une mère alcoolique, comme François et qui a été protégé par François. Il l’a aidé à vivre, à grandir. François avait eu la même expérience de cette enfance abandonnée. Il y avait cette profonde compassion en lui dont le contrecoup était cette rébellion que tout le monde connaît et qui fait qu’il a créé Les cahiers du cinéma contre tout le cinéma établi, le cinéma pépère avec ses clichés.

    M. Laurent : Ce qu’on a pu lui reprocher par la suite.

    Leslie Caron : Oui, mais enfin il a tout remué. Il a remué toutes ces vieilles poussières accumulées avec tous les poncifs. Par exemple, les nuages qui passaient, ça voulait dire que le couple faisait l’amour. Il y avait toutes sortes de clichés que le public avait acceptés, reconnaissait, et qui n’avait absolument rien à voir avec la réalité. Et François a attaqué tout ça dans sa presse, très violemment d’ailleurs, trop violemment ! Plus tard, vers la fin de sa vie, il reconnaissait ses excès mais ça a fait beaucoup de bien au cinéma français. Et le monde entier en a pris des leçons.

    M. Laurent : Vous gardez une photo de Noureiev, c’est une photo du tournage de Valentino ?

    Leslie Caron : De Valentino, oui.

    M. Laurent : Et là, vous retrouviez l’univers de la danse ?

    Leslie Caron : J’ai revu le film plusieurs fois. On joue beaucoup trop téléphoné. Ca n’est pas du jeu de cinéma en fait, c’est plutôt du jeu d’opéra ou de scène et c’est pour ça que le film n’a pas marché. Mais là j’ai rencontré Rudolph qui est devenu un très grand ami et que j’adorais. Pour moi, ça a été mon premier rôle de composition d’adulte.

    M. Laurent : C’était très différent de Lili.

    Leslie Caron : Ah oui, là je jouais une femme capricieuse, autoritaire, complètement farfelue, excessive. La grande Nazimova était une actrice de théâtre qui jouait d’après le style Stanislavsky, un jeu très intérieur qui a complètement révolutionné Broadway. Elle était arrivée de Russie et était devenue une très grande actrice en Amérique. Ensuite, on l’a engagée pour le cinéma et elle a été également une grande star du muet. Mais elle est devenue cabotine, tout ce qu’il y a de plus excessif. D’un jeu très moderne elle a sombré dans un jeu caricatural. Elle gagnait des sommes considérables, des millions ! Et puis elle a tout perdu, pour des amants peu scrupuleux. C’était amusant de jouer ce personnage. C’est Alla Nazimova qui a découvert Valentino, et elle en a fait son partenaire pour La dame aux camélias. Nazimova jouait avec excès et lui, Valentino, était très juste. Il était un acteur admirable, même d’après les critères actuels ! Son jeu était parfait.

    M. Laurent : Il est mort trop tôt.

    Leslie Caron : Ah, il est mort très jeune. C’était un acteur qui avait inventé un jeu très réaliste, intime. Le muet était comme du Grand Guignol, avec des poses et des grimaces excessives ; lui, jouait comme on est dans la vie, avec beaucoup de simplicité et de charme. Son histoire est tragique. Son enterrement a été grandiose comme celui d’un roi. Il y avait huit filles habillées en violet, avec des voiles, et vingt mille camélias qui étaient portés par Nazimova. Sa cape était couverte de fleurs.

    M. Laurent : Je voudrais maintenant évoquer Louis Malle.

    Leslie Caron : Ah ! Louis Malle, comme je le regrette ! J’ai eu bien de la chance de tourner avec lui.

    M. Laurent : Dans Fatale en particulier.

    Leslie Caron : Oui, j’ai joué la mère de Juliette qui était merveilleuse, très mystérieuse. Je trouvais le film épatant, moi. Je crois que les gens un peu puritains ont été choqués, ils croyaient que c’était excessif parce que c’est vrai, c’est un drame bouleversant.

    M. Laurent : Le personnage de Juliette Binoche est-il excessif ?

    Leslie Caron : Je ne crois pas. Non, en anglais le roman s’appelle Damaged. C’est une fille qui a été extrêmement blessée par un drame tragique dans son enfance. La première fois qu’elle sort avec un jeune homme, son frère qui était très proche d’elle se suicide. Ils avaient été encore une fois des enfants plus ou moins abandonnés par une mère que je joue, très égoïste et préoccupée par sa propre vie avec son mari. Elle ne s’occupe pas beaucoup de ses enfants qui sont constamment déracinés. Le père est diplomate, on voyage beaucoup. Les enfants n’ont que l’un et l’autre comme foyer. Donc elle est marquée par ce suicide. Elle se colle comme une sangsue à toutes les affections qu’elle peut s’approprier. Le personnage que joue Jeremy Irons, celui d’un homme ambitieux qui réussissait, qui avait refusé l’amour jusque là, par un mariage très convenable, une carrière très prenante, n’avait pas payé sa quote-part d’émotion, d’affectivité. Lorsqu’il rencontre cette fille, il est complètement démuni. C’est quelqu’un qui n’a jamais ressenti des émotions de cette force là et donc il va inéluctablement à la catastrophe, comme dans un drame grec. C’est une histoire absolument magnifique ! Et elle, veut le fils et le père, elle veut l’amour des deux, elle veut l’amour de tous ceux qu’elle peut attraper. Louis Malle était un homme très sophistiqué, il ne voulait pas d’émotion de mauvais goût, pas de tripe étalée sur l’écran. C’était toujours fait avec une certaine légèreté, très française, il vous dirigeait admirablement. On répétait beaucoup, on tournait beaucoup mais il ne s’arrêtait pas avant d’être satisfait. J’étais très reconnaissante du fait qu’il continuait jusqu’à ce qu’il arrive à l’équilibre qui lui convenait.

    M. Laurent : C’était un des premiers rôle de mère face à Juliette Binoche ?

    Leslie Caron : Oui. On devient très attaché aux acteurs avec qui l’on joue. Quelque part, elle est un peu ma fille. Il y a des résidus affectifs qui ne partent jamais. Avec quelqu’un qui a joué mon fils, ma fille, même quelque fois mon mari. Il reste toujours un lien, une expérience affective, courte et artificielle mais qui n’empêche, vous laisse une marque.



     

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