2017

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Fred Astaire

  • Entretien avec Leslie Caron 3/4

    M. Laurent : C’était la période des contrats à durée de sept ans ?

    Leslie Caron : Le mien a duré neuf ans.

    M. Laurent : De 50 à 59

    Leslie Caron : Oui. A peu prêt. Et ça m’était pénible d’être sous contrat parce que je n’approuvais pas tout, j’avais des idées assez arrêtées. J’étais une petite « miss » très décidée [rires]. L’agent ne vous défendait pas. Il était une sorte d’entremetteur entre le studio et vous. Il essayait de vous forcer à faire ce que les studios voulaient et quelque fois, si on était rebelle, si on n’aimait pas un rôle ou un film, c’était très difficile. J’allais parler au grand patron et débattre mon cas moi même. L’agent servait surtout le studio

    M. Laurent : Vous étiez à la MGM ?

    Leslie Caron : Oui

    M. Laurent : Donc vous aviez affaire directement avec… ?

    Leslie Caron : Au début avec Louis B. Mayer, et par la suite, avec Dorie Shary. Il y avait comme un triumvirat ; et j’allais plutôt voir monsieur Benny Thau pour les contrats! Il fallait passer trois secrétaires avant d’arriver dans son bureau. On faisait vingt films à la fois à la MGM, c’était une grande usine. Pendant Lili, il m’est arrivé d’avoir un différent avec la production qui avait décidé que je devais être glamour. Un matin je vais au maquillage, et on commence à me mettre du rouge à lèvres, à faire des bouclettes et à vouloir m’épiler les sourcils. Alors je vais voir le metteur en scène, j’étais terriblement angoissée, ça n’était pas prévu. J’ai dit : « Qu’est ce que vous faites, qu’est ce que ça veut dire ? » « Ordre d’en haut !», alors je vais voir le producteur qui me dit : « Ordre d’en haut !», alors je lui ai dit : « Bon, bien je vais aller « en haut » ». J’arrive devant le gratte-ciel, Dorie Shary était tout en haut. Je monte, et après avoir passé deux secrétaires, je me retrouve devant le grand patron, toute tremblante. Il m’ouvre les deux bras et me dit : « What can I do for you ? (Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?) » Alors je lui expose mon problème, mes idées sont un peu dans le désordre : « On veut me…je sais que c’est la page 38 mais enfin, quand même ! Je joue une orpheline. Pourquoi est-ce qu’il faut que j’ai des boucles, ça ne va pas avec le caractère bla, bla, bla » il me regarde et il me dit : « Quel film est-ce que vous faites ? [rires] Je me suis rendue compte qu’il n’avait pas donné d’ordres. Il avait sans doute vaguement dit : « Pourquoi est-ce qu’elle a l’air si misérable cette petite? » Enfin quelque chose comme ça, en l’air, parce qu’il voyait les rushs tous les jours à 5 heures. C’était ça les studios, il y avait une hiérarchie incroyablement lourde, et on était supposé marcher dans les rangs.


    M. Laurent : Votre contrat s’est terminé en 1959?


    Leslie Caron : Je me suis évadée deux fois, la première fois après Lili. Roland Petit m’avait contactée et m’avait dit : « Dis donc, ce serait bien si tu revenais faire une tournée avec nous, on a besoin de toi ». Trop contente, j’ai demandé la permission aux studios qui m’ont accordé trois mois de vacances. Alors j’ai fait cette tournée avec Roland, j’étais fabuleusement bien entraînée. En revenant j’ai fait La pantoufle de verre. J’ai réussi à faire engager la troupe de Roland à la MGM et les ballets sont délicieux. Ensuite je devais faire Daddy long legs, (Papa longues jambes) avec Fred Astaire à la Fox et Roland m’a dit : « Dis donc, ce serait bien si on pouvait aussi faire ce film là », alors j’ai aussi demandé au producteur d’incorporer les ballets de Roland, ce qu’il a accepté, Fred Astaire était également d’accord, c’était formidable.

    M. Laurent : Vous quittiez la MGM ?

    Leslie Caron : J’étais prêtée ! Je recevais le même salaire, c’est la MGM qui recevait un gros salaire pour moi, que je ne touchais pas. J’ai un souvenir émerveillé de Fred Astaire et un très grand respect pour son génie. C’était un homme charmant, très courtois, il était bavard, et même cancanier, mais gentiment. Il avait perdu sa femme au début des répétitions. On a arrêté le film pendant quinze jours seulement. Il était très triste mais je pense que la reprise du tournage l’a aidé à vivre.

    M. Laurent : Il devait avoir une cinquantaine d’années au moment du tournage.

    Leslie Caron : Oui il avait, je crois, cinquante deux ans. Il avait une morphologie exceptionnelle, il était léger avec des muscles souples et rapides et il avait un sens du rythme, comme s’il était noir. Un tact extrême! Un bon goût discret!

    M. Laurent : Sa technique était différente de celle de Gene Kelly ?

    Leslie Caron : Oui, il dansait plus légèrement, c’était beaucoup plus une danse de salon qui était de son époque. Gene Kelly, lui, était plus influencé d’abord par le ballet et ensuite par Jack Cole qui avait une troupe renommée à New York. Alors travailler avec Fred Astaire c’était le summum de la qualité, vraiment c’était merveilleux. J’ai même tourné un numéro sans l’avoir jamais répété tellement il était bon partenaire. Il suffisait de le suivre.

    M. Laurent : Vous aviez eu les indications avant ?

    Leslie Caron : Rien du tout. Il avait un numéro à faire sur une table roulante, il devait la lancer, sauter dessus, la table faisait un tour et s’arrêtait. On avait prévu une journée entière pour ce numéro. Il l’a fait en une prise, et à 10 h. du matin on est venu me trouver à la répétition en me disant : « Allez vite au maquillage, à la coiffure, Fred est prêt, il a fini, c’est pas demain, c’est aujourd’hui, c’est maintenant ! ». Alors j’ai dit : « Je ne connais pas ce numéro, je ne l’ai jamais appris ». Fred a dit : « Ca ne fait rien, on va se débrouiller. Vous allez voir, ça va aller ! », et on a commencé. Il dirigeait tellement bien sa danseuse qu’on l’a fait!

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