2017

Avertir le modérateur

Entretien avec Leslie Caron 2/4

M. Laurent : Que peut-on dire de ceux qui apprennent à la fois la comédie et la danse ?

Leslie Caron : Ceux qui ont appris le classique en sortent assez rarement. Ca demande un tel dévouement. Il faut commencer vers cinq, six ans et puis c’est une discipline incroyable. En général on n’en sort pas et puis ça vous déforme très souvent la voix à cause de la tenue du ventre qui est le contraire de la respiration des chanteurs; tandis que les chanteurs et danseurs des comédies musicales apprennent la danse moderne, les claquettes et le chant en même temps que la comédie.

M. Laurent : Et votre rencontre avec Maurice Chevalier ?

Leslie Caron : Avec Maurice Chevalier, j’ai fait deux films : Fanny et Gigi. Il était très professionnel et modeste malgré tout. Il était modeste comme un ouvrier qui respecte sa profession, toujours prêt à répéter, à écouter une amélioration, très respectueux du metteur en scène et des autres acteurs. Et en même temps on sentait que sa réussite l’impressionnait. Il a fait une carrière monumentale. Il était très, très aimé en Amérique. Et on ne l’a pas oublié, et les américains étaient fous de joie de le voir à nouveau dans Gigi.

M. Laurent : Vous retrouviez le même metteur en scène [Minnelli] et là, il avait réussi à tourner à Paris.

Leslie Caron : Avec Gigi, les temps avaient changé. Alan Jay Lerner avait écrit Un américain à Paris et Gigi, mais Gigi a été suggéré à Arthur Freed par moi. Il voulait faire un second film avec moi, il est venu me demander : « Qu’est-ce que vous voulez faire ? » et parmi les suggestions que je lui ai faites, j’ai mentionné Gigi et il a retenu cette idée. Il est rentré à son bureau et il a essayé d’en obtenir les droits, ce qui n’était pas simple.

M. Laurent : Parce que vous aviez lu Colette ?

Leslie Caron : Oui, j’adorais Colette. Et puis je me sentais vraiment très proche de ce personnage, espiègle, volontaire, qui n’avait qu’une idée en tête : être heureuse. Je trouve son ambition admirable et puis, elle réussit son coup. Pour moi, c’est un rôle d’adolescente que je trouve épatant. J’avais, jusque là, eu des rôles un peu misérabilistes. J’avais joué des orphelines, pas mal d’ailleurs, parce que ayant vécu la guerre, je savais ce que c’était que d’être malheureux, affamé, pauvre. Peu de temps après Un américain à Paris, j’ai joué dans un film qui s’est appelé Lili où j’ai été nominée pour l’Oscar et puis j’ai gagné l’Oscar anglais avec ce film.

M. Laurent : Je souhaitais justement vous demander dans quel état d’esprit vous avez abordé ce film.

Leslie Caron : J’étais un peu orpheline. D’abord une situation de famille difficile. Ma mère avait abandonnée sa carrière et ne s’intéressait pas à sa vie de famille, à ses enfants. On est élevé un peu comme une orpheline dans ces cas là, et j’avais un peu cette tournure d’esprit. Dans ces cas là on a beaucoup de sympathie pour les chiens abandonnés.

M. Laurent : Lili est mon film préféré.

Leslie Caron : Oui, il y a beaucoup d’enfants qui ont adoré ce film, qui ont été très impressionnés. Gigi, c’est le contraire, elle a tourné la situation à son avantage et elle réussit mieux que sa famille ne le prévoyait. On voulait en faire une cocotte bien nantie. Elle a réussi à obtenir sa dignité de femme et le respect de l’homme qui l’aimait.

M. Laurent : Colette était-elle vivante au moment du tournage ?

Leslie Caron : Non, elle venait de nous quitter !

M. Laurent : Donc elle n’a pas pu voir le résultat de ce film.

Leslie Caron : Non, j’espère qu’elle m’aurait bien aimée ! Il y a quelque chose de rebelle et de paysan que j’ai qui lui aurait bien plu. Je crois qu’elle aurait été contente du film. J’ai une adoration pour Colette et c’est une des raisons pour laquelle je suis en Bourgogne. Son village natal est tout prêt de mon auberge. Elle avait été élevée très pauvrement. Sa mère était allée plusieurs fois frapper à la porte du château pour demander de l’aide pour des filles mères qui accouchaient dans le dénuement le plus complet et on ne l’aidait pas. Il y avait une certaine arrogance dans ce château envers les gens du village, les pauvres. Et maintenant c’est elle qui est dans le château, à St-Sauveur- en-Puisaye. C’est le musée Colette, son musée. Le château appartient à la commune qui, avec le Ministère de la Culture, a donné des fonds pour le restaurer magnifiquement ; et c’est Colette qui trône dedans. C’est une très belle revanche ! Alors pour Lili, oui, j’ai beaucoup travaillé, parce que aussitôt que j’ai eu fini Un américain à Paris, j’ai commencé à prendre des cours d’art dramatique et des cours d’anglais. Je me rendais compte que pour bien jouer la comédie, il fallait avoir le contrôle de la langue.

M. Laurent : Vous abandonniez la danse ?

Leslie Caron : Non, je poursuivais les trois choses à la fois. J’ai appris l’anglais individuellement. Le professeur que le studio m’a donné m’a demandé le premier jour comment je voulais procéder. Je lui ai dit : « Je veux apprendre l’anglais en lisant Hamlet ». J’ai mis à peu près trois mois pour lire Hamlet, je notais tous les mots extraordinaires. J’apprenais la grammaire sans m’en rendre compte. J’avais vu le film de Laurence Olivier et j’étais passionnée par cette pièce. Les leçons d’art dramatique m’étaient données par un russe qui est mort il n’y a pas longtemps. Il était lui-même l’élève du grand Stanislavsky au Moscou Art Theatre. Stanislavsky était le grand prêtre de l’art dramatique, sa méthode est considérée aujourd’hui comme l’école dramatique moderne. Ce professeur était déjà assez âgé et il avait quitté la Russie au moment de la Révolution. J’ai pris des cours particuliers avec lui pendant près de quatre ans, et il m’a donné une solide base sur ce métier qui m’a toujours servi.

M. Laurent : Parce que pour le premier film, c’était plus un travail phonétique ?

Leslie Caron : Oui, c’est ce que Gene m’a dit. J’ai appris mon texte phonétiquement, j’ai une bonne oreille et ça me passionnait. J’étais aidée par le fait que je n’avais pas beaucoup de dialogues, c’est ce que tout le monde oublie. Quand on fait une comédie musicale, on ne parle pas tellement, on danse beaucoup.


Les commentaires sont fermés.

Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu